Maison Lavillete de Bielle

Article de Jean GAY

Récemment, à Bielle, cette maison a fait peau neuve. Elle le méritait bien :

Avec son toit à la Mansart, elle est fièrement campée entre le ruisseau Arriumage et la place de la Mairie. Pour la vallée d’Ossau elle est relativement récente ; sur la clé du linteau de la porte principale est en effet gravée l’inscription :

LAVILLETE  1787.

Remarquons en l’orthographe. La présence d’un seul T est surprenante, mais pour les rédacteurs des registres paroissiaux et d’état civil et aussi pour les tailleurs de pierre, le nombre de L et de T était parfaitement aléatoire. C’est ainsi avec raison que les nouveaux propriétaires de la maison et fondateurs de l’agréable restaurant qu’ils y ont installé ont choisi de garder l’orthographe qui était gravée dans le marbre. Mais les propriétaires et leurs ancêtres ont toujours signé leur nom avec deux L et deux T. Quant à nous, nous nous conformerons à leur exemple pour conter l’histoire de cette intéressante maison et des non moins intéressantes familles qui y ont vécu.

LES FERMES DU ROY

L’histoire commence dans la Sarthe (on disait alors le diocèse du Mans), peu après l’an 1700. Dans la bourgade d’Issay, naquit alors Louis Lavillette. Intelligent et instruit, il ne tarda pas à obtenir une place enviable dans l’administration des Fermes du Roy .C’était alors une sorte d’octroi qui prélevait un impôt indirect sur les marchandises qui transitaient entre certaines provinces, et poursuivait les contrebandiers qui  essayaient d’y échapper. Ce n’est pas ici le lieu d’étudier cette administration, mais les lecteurs intéressés trouveraient sur internet un exposé bref et vivant de la chose :

http://www.arcea.info/Saclay/file/ARCEA/Genealogie/documents/Fermes.pdf

Notre gabelou, (c’était alors la triste époque de la Gabelle), obtint le poste de commandant de la brigade de Sordes-l’Abbaye, belle bastide coincée entre les gaves de Pau et d’Oloron, près de leur confluent. Une fois solidement établi il songea alors à prendre femme. Ses relations professionnelles et sociales lui furent certainement très utiles car, le 12 février 1742, nous le retrouvons à Sault-de-Navailles ,au pied de l’autel, en compagnie de Marie Darracq, demoiselle, fille mineure du Sieur Jean Darracq, marchand. La cérémonie eut lieu en présence  de Mr Jean-Pierre de Gramont, bourgeois, de Bernard Seveys Maître-chirurgien, François Vallet, commandant la brigade du présent lieu, de Bernard Maury, receveur des fermes du Roy à Lacadie, tous habitant à Sault-de-Navailles.

En 1744, toujours à Sault-de-Navailles, le jeune couple eut à déplorer la mort de la petite Marie, après deux jours d’une trop brève existence. C’était, à l’époque un drame effroyablement fréquent, que nous avons rencontré dans tous les registres qu’il nous a été donné de dépouiller, tant à Bielle, Bilhères, Gère, Béon qu’à Sault-de-Navailles. Parfois, l’extrême fréquence du phénomène trahissait la venue d’une épidémie, sans doute, en général, la fièvre typhoïde, sans oublier les maladies dites enfantines.

LA PAROISSE NOTRE DAME DE BIELLE

C’est dans ce quartier, que le 9 décembre 1762 on fête la naissance de François, fils de Louis Lavillete et Marie Darracq. C’est dans la période précédente, les pages 1757-1760 manquant au registre, qu’est né Joseph, le frère aîné, qui plus tard construira la maison familiale. De son père le registre ne dit pas grand chose, sinon qu’il est commandant aux fermes du Roy, sans spécifier où. Le mystère s’épaissit lorsqu’on s’aperçoit qu’à la même époque vit dans la même paroisse un certain François Fore, employé aux fermes du Roy ! Y aurait-il eu dans les environs un tel établissement qui aurait échappé à la mémoire locale ? L’énigme mérite d’être résolue mais nécessiterait une enquête qui dépasse largement les limites de cet article.

..Joseph, le frère aîné, devenu cap d’oustau construira la maison qui nous intéresse, y établira sa famille et y recevra son père Louis qui  y décèdera le 20 pluviôse de l’an VII, à l’âge de 80 ans.

LES LIGNEES LAVILLETTE

  D’un naturel désinvolte, Joseph fit, en 1884 et 1886, deux enfants naturels à deux jeunes femmes de Bielle, et eut soin de n’épouser ni l’une ni l’autre. C’était, il est vrai, une pratique qui n’était pas rare à l’époque, malgré le clergé qui tonnait en chaire. Par contre, en 1789, il n’hésita pas à se marier avec Thérèse Nolibos, une jeune Arudyenne qui s’appelait aussi Lacazette, à qui il fit un nombre respectable d’enfants, parfaitement légitimes ceux là ; dix pour être précis dont les naissances vont de 1790 À 1806. Après quoi Joseph s’éteint en 1813, à 52 ans. Il avait été marchand de vin et juge de paix du canton. De ces 10 enfants, 4 sont morts tout jeunes, une est mariée à Estos, et 3 n’ont pas laissé de traces perceptibles à Bielle. Marie Louise, née en1793, épouse en 1814 Jacques Forcade-Gré. Nous les retrouverons dans un prochain paragraphe.

C’est du 7ème, François que vont descendre les différentes lignées. Le 28 03 1816, il épouse, à 18 ans, Jeanne Vignalou-Lapasseig, fille de Jean Vignalou, notaire. Jusqu’en 1823 l’état civil ne donne aucune trace du couple. Sans doute François poursuivait-il ses études. Toujours est-il qu’en 1823 il est notaire. Son étude à Bielle occupait la pièce actuellement réservée à la cuisine du restaurant. De 1823 à 1838, sept naissances, parmi lesquelles on retiendra :

** Louis Pierre Joseph né en 1823. Il émigre à Rio de Janeiro d’où il rentrera accompagné de son épouse, Marie Reine Amélie Crétin et de leur fils François Charles Armand,(20 ans) lequel se mariera avec Marie Mazères de Bielle. En 1881, le jeune couple aura une fille qui se mariera à Talence (33) et y fera souche.

** Pierre Justin né en 1828. Il épouse Jeanne Elise Berthe Poissau avec qui il aura trois enfants :

– Pierre Marius Joseph Melchior Maurice né en 1870 à Tartas (40).

– Jeanne Isabelle Joséphine née en 1878 à Laruns

– Jeanne Françoise Cora née en 1881 à Laruns

Lavillette généa

Forcade Gré généa

Les trois enfants sont restés célibataires Le frère était notaire à Laruns, et les deux sœurs dirigeaient l’hôtel d’Orient et d’Espagne aux Eaux Bonnes. Outre un amour immodéré des prénoms, Louis Pierre Joseph et Pierre Justin ont instauré une bien étrange nouveauté : à partir d’eux, tous les Lavillete qui jusque là avaient été roturiers, se sont désormais appelés « le gui de Lavillete », qu’ils soient hommes, femmes, anciens ou bébés au berceau. Et personne, en particulier MM Larousse, Robert, Littré pour les Français, Lespy, Raymond, Simin Palay pour les Béarnais n’a reconnu ni expliqué ce terme apparemment nobiliaire qui justifiait la présence de la particule.

** Jean Armand né en 1836 émigre au Mexique. Il rentre cependant à Bielle où le 24.08.1892 le registre des décès, toujours laconique écrit :

« Jean Armand De Lavillete, 56 ans, propriétaire au présent lieu, marié à Louise Bidot demeurant actuellement à Mexico, est décédé en sa maison, lieu susdit ».

EN SO DE TOUTOU DE GRE

Pour comprendre le titre de ce paragraphe (= chez Toutou de chez Gré) il faut remonter au début du paragraphe précédent, où nous avions quitté l’une des filles de Joseph Lavillette. Marie Louise s’était mariée en 1814 avec Jacques Forcade-Gré descendant d’une vieille famille de Bilhères-en-Ossau, les Forcade (en 1385 : Dodeu de Forcade). Signalons tout de suite que, là aussi nous avons un problème d’orthographe. Autrefois, en béarnais, le o se prononçait ou. Par la suite, sous l’influence du français on eut tendance à adapter la graphie française à la prononciation béarnaise. C’est pourquoi on vit coexister des Forcade, des Fourcade, sans parler des Hourcade, le f et le h étant mal différenciés. Le nom était fort répandu en Béarn; en 1385 il était recensé dans une centaine de paroisses, dont 13 pour la seule vallée d’Ossau. Notons qu’en 1681 il y avait à Bielle une maison Hourcade, dont la descendance a donné un boulanger, maire de Bielle vers 1900. Emigrés à Bielle, certains des Forcade habitèrent la maison Gré, l’addition de ce nom permettant de supprimer l’homonymie. Dans cet article, malgré les incohérences, nous suivons les registres paroissiaux et d’état civil.

En 1820, un fils est né, Joseph-François Fourcade (on notera le changement d’orthographe), qui fut commerçant, et en 1843 épousa Françoise Saut, avec qui il eut quatre filles. L’une fut supérieure de la congrégation des Filles de la Croix.

L’aînée Marie-Louise, « Louisette» fonda un magasin qui occupait le rez-de-chaussée de la maison Lavillete. C’est ce commerce qui était connu sous le nom de Toutou de Gré et qui approvisionnait tout Bielle, et probablement aussi une part des villages voisins.

C’était une quincaillerie, une épicerie, une mercerie et, sur commande on pouvait se procurer toutes sortes de choses, un fusil par exemple. Marie-Louise s’occupait de la partie commerciale, achats, vente, gestion des stocks. Sa sœur, Jeanne-Pauline, gérait la comptabilité et tenait le livre de comptes. Ah, ce livre de comptes ! C’était un in folio relié en toile noire qui pesait bien cinq ou six kilos, tellement rempli qu’on devait en moyenne le renouveler tous les deux ou trois ans. Il faut vous dire que, riche ou pauvre, personne ne payait comptant. Par contre, chaque famille se voyait attribuer une page du fameux livre. On payait quand la page était pleine ou qu’on avait une rentrée d’argent. Mais ce n’était pas, et de loin, la seule façon de payer. Par exemple le cloutier de Bielle venait commander son fer qu’il payait ensuite…avec des clous. De même, le cordonnier ressemelait les chaussures de ces dames qui défalquaient ensuite la note de son compte.

Jeanne Pauline était la seule des quatre sœurs à s’être mariée. Elle avait épousé Jean Pommé, issu d’une très vieille famille bielloise déjà connue en 1385 dans le dénombrement de Gaston Fébus (Peyrot de Pomee). Elle en a eu un fils, Pierre Pommé, qui a été maire de Bielle et conseiller général du canton de Laruns au début du XXème siècle, lequel eut une fille, Geneviève Pommé, qui vit à Bielle, et que ses quatre vingt quinze ans n’ont pas empêché, bien au contraire, de fournir de précieux renseignements sur les dernières générations de la famille Forcade. Qu’elle en soit remerciée ici.

On doit à Pierre Pommé, entre autres, la vente à la commune de la maison Plasence qui la fit démolir et à la place de la quelle fut aménagée la partie ouest de la place de la Mairie.

LE PATRIMOINE DE LA FAMILLE

L’histoire des deux branches, Lavillette proprement dite et Forcade, recouvre à peu près le XIXème siècle. Elle a un double intérêt, sociologique et économique. Elle marque l’apparition, dans une population majoritairement paysanne d’un groupe ne vivant plus directement du produit de la terre. Ici, il s’agit de notaires et.de négociants-commerçants. Leur réussite se traduit par les patrimoines immobiliers. Pour la branche des notaires larunsois, on peut citer le château de Gère, l’important immeuble Lavillette dans le centre de Laruns, la villa Caprice et l’hôtel d’Orient et d’Espagne aux Eaux-Bonnes. Pour la branche des Forcade de Bielle, outre la maison Lavillete proprement dite (9 place de la Mairie), l’immeuble occupé par la mairie et la poste, la maison Forcade (ancienne maison Bonnecase deü miey 2 place de la Mairie), la maison Plasence, démolie au bénéfice de la place publique, l’ancienne maison Cabapon (3 route de Pau), et une importante pièce de terre dont une partie a donné le square de la Victoire, le reste étant toujours la propriété Pommé.

Certes, dans l’absolu ces patrimoines peuvent sembler, et sont, minimes, mais il importe de juger relativement à l’économie de la vallée à l’époque considérée. Pour ce faire, on pourra se reporter à la liste des électeurs censitaires de Bielle en 1837 (sous la Restauration). Les électeurs sont classés par ordre de contributions ( donc en principe de richesses)   décroissantes. Dans les dix premiers, on compte un négociant, résidant en fait à Amsterdam mais resté propriétaire à Bielle, deux rentiers, un notaire, un propriétaire et cinq laboureurs. En n° 18 on trouve un receveur des douanes, et dans les neuf derniers, un garde forestier, deux chevriers, un chirurgien, un pasteur, deux cultivateurs, un maçon et un charpentier. On est surpris de ne pas rencontrer de forgerons, de charrons, de bourreliers, de cloutiers qui existaient, bien sûr, mais qui ayant une activité agricole parallèle, étaient classés laboureurs.  C’était par exemple le cas du n° 46, instituteur. Sans s’attarder sur ces quelques cas, sur un total de 98 contribuables on compte 79 laboureurs.

Leur nombre n’a guère diminué par rapport au siècle précédent. Il serait intéressant d’avoir une statistique aux environs de 1900 mais nous n’en avons pas qui donne les métiers des contribuables. Et maintenant…?

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VENTES ET ACHATS

On se souvient que Jean-Armand de Lavillette, émigré au Mexique était décédé à Bielle le 24.08.1892. C’était le dernier en date à posséder la maison familiale. Les héritiers mexicains ne s’étant pas déclarés intéressés, elle a, en définitive échu à Marie Louise Forcade, en vertu d’un jugement d’adjudication du tribunal civil d’Oloron du 28.11.1895.Outre l’immeuble, cette dernière devenait ainsi propriétaire de son fonds de commerce, qu’elle garda jusqu’en 1920, pour le vendre à son neveu Pierre Pommé. Pierre Pommé vécut donc dans la maison Lavillete avec sa femme puis sa fille Geneviève jusqu’en 1946 où elle fut acquise par Honoré Ménage à qui elle servit d’entrepôt. Pendant des lustres, et jusqu’à il y a peu, la maison Ménage a comblé le vide laissé par la retraite des sœurs Forcade, pour le bien être de nombreux Biellois et Ossalois Et, comme c’est dans la nature des choses, l’heure de la retraite a, de nouveau, sonné, et, le 13.07.2014, Joseph Ménage, a à son tour, vendu la maison à ses actuels propriétaires, MM. Christophe PENNANEACH et Antoine GHILHEM.

C’est ce qui clôt, pour l’instant, l’histoire bielloise de cette belle maison à laquelle nous souhaitons un avenir heureux au centre du village, pourquoi pas, pendant des siècles ?

REMARQUE :

Dans la généalogie de la famille Forcade–Gré, le mariage du 24 mai 1815 est qualifié de « Crouhoun ». En Béarn, ce terme s’emploie lorsqu’un frère et une sœur de la famille A épousent respectivement une sœur et un frère de la famille B (ici Marie Saut et Jean Corteilles). Une telle union créait évidemment des liens étroits entre les deux familles. Bien que plus rares, de tels mariages peuvent exister encore de nos jours.

LA RENAISSANCE

Site web : Restaurant et chambres d’hôtes MAISON LAVILLETE à BIELLE

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2 réflexions au sujet de « Maison Lavillete de Bielle »

  1. Bonjour merci pour cet article, qui comporte néanmoins des erreurs. En effet, mon aïeule était Me. POINEAU et notre famille n’a jamais été roturière, bien au contraire, nous avons des titres de noblesse, armoiries, etc. Je vous remercie d’avance d’apporter les corrections. Bonne journée .

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